Saint Philippe Néri, notre fondateur

par le R.P. Jacques Bombardier

Philippe Néri, un fils de Florence.

Philippe n’est pas natif de Rome mais de Florence où il a vu le jour en 1515. Toute sa vie, Philippe restera un florentin dans l’âme, bien qu’il ait quitté sa ville natale à 16 ans pour ne plus jamais y revenir. Sur le chemin du départ de Florence, Philippe a déchiré l’arbre généalogique que son père lui avait remis ! Il quitte ainsi son pays et sa parenté. Cependant jamais il ne reniera ce qu’il doit à Florence : une foi vibrante et chaleureuse, une foi construite et sereine, née de la fréquentation des Dominicains de San Marco, le couvent enluminé des peintures de Fra Angelico ; un amour ardent de Jésus comme Savonarole qu’il admire particulièrement; un grand humour ou plutôt l’art de regarder toute chose du bon côté ; un grand amour de la République.

Philippe Néri, un ermite dans Rome

En 1532, Philippe arrive à Rome, après un bref séjour chez son oncle commerçant à San Germano, près du Mont Cassin. Très vite dégoûté par le commerce, Philippe mûrit sa vocation dans les solitudes de Gaëte, au bord de la Mer, dans ces rochers fendus, dit la légende, au moment de la mort du Christ sur la Croix. Il fréquente aussi les moines bénédictins du Mont Cassin.

Quand il arrive dans la Ville Sainte, il va vivre comme un ermite (il y en a beaucoup dans la Rome de cette époque) pendant au moins 10 ans : logé chez un compatriote florentin, le directeur des douanes Caccia dont il aide les fils dans leur éducation, Philippe va d’église en église, prie et soigne les malades à l’hôpital, en particulier à l’hôpital St Jacques des Incurables. Pendant une année au moins, il suit des cours de philosophie et de théologie à l’université romaine.

Il passe la nuit dans les catacombes St Sébastien au milieu de la campagne romaine, tout près des martyrs : dans l’Eglise tiède, divisée, païenne de son temps, Philippe a besoin de frères ardents ; en attendant de les trouver parmi les jeunes romains, Philippe les rencontre dans les catacombes auprès des tombes des martyrs pour la foi et le nom de Jésus. C’est dans ce lieu fréquenté assidûment chaque nuit que se situe l’événement marquant de la vie intérieure de St Philippe : la Pentecôte de 1544. « Philippe avait aussi pour habitude quotidienne de prier spécialement le St Esprit et de lui demander en toute humilité ses grâces et ses dons….Tandis qu’il priait ainsi un jour de l’an 1544 avec grande ardeur, il sentit soudain dans son cœur une telle explosion du grand amour du St Esprit qui le submergeait, que le cœur se mit à battre si fort dans sa poitrine qu’on pouvait l’entendre du dehors.» Cette expérience de l’amour emplit Philippe d’une joie folle, « une joie qui lui vient tout entière de l’amour de Dieu. »

Philippe, l’apôtre laïc de Rome

Durant la journée, St Philippe est aussi l’homme du « Forum », de la place publique, de la conversation. C’est un apôtre ardent.

La ville de Rome où St Philippe arrive en 1532 est un véritable chantier de reconstruction: le traumatisme du Sac de 1527 marque encore les esprits de manière très vive sans avoir produit tous les fruits de conversion qu’on aurait pu en attendre ! Tout reprend un peu comme avant et les mœurs des fidèles, jeunes en particulier comme des membres de la hiérarchie de l’Eglise demeurent païennes. Des palais se reconstruisent plus magnifiques encore !

Et c’est sans le savoir, sans le vouloir même, – car St Philippe vit sans projet peaufiné à l’avance- dans la fidélité à son inspiration intérieure qu’il va inventer sa manière à lui, toute particulière et toute originale d’entreprendre la nouvelle évangélisation de la société romaine de son temps.

« A la rencontre du paganisme renaissant et de ses séductions subtiles, il s’avancera sans autre arme que la séduction plus puissante encore de la pureté et de la vérité. » (Père Louis Bouyer, Un socrate romain, p.23). L’entreprise était délicate: mais avec une simplicité en apparence si désarmée, « sa scandaleuse méthode fera de lui l’apôtre victorieux de la Rome paganisée. »(p 26).

St Philippe laisse à tous l’accès immédiat de sa pensée et de son cœur. Il a le contact facile : « De la foule qui fait cercle, on l’appelle et il répond sans se lasser, à l’un d’un bon mot, à l’autre d’un geste complice de sa main diaphane. Il a un sourire tout prêt pour chacun et qui n’est le même pour personne» (p.11) .Il va droit à cette jeunesse dont il se sent parent et qu’il sent perdue pour le Christ afin de lui faire voir l’incomparable beauté du Seigneur. « Le voici donc, comme Socrate encore une fois, semblant n’avoir jamais rien à faire que d’errer à travers le dédale des rues romaines. St Philippe n’enseigne aucune doctrine particulière, n’impose aucune pratique spéciale…c’est tout au plus s’il suggère. Mais on ne peut vivre quelque temps avec lui sans devenir autre qu’on était. De soi-même, on s’imposera les changements qu’il ne proposait même pas. Cet apostolat peu banal qui commence comme une simple amitié et qui finit de même, mais dans l’entre-deux toute la vie d’une âme s’est communiquée à une autre, c’est déjà le caractère qui restera le plus constant des méthodes oratoriennes pour autant qu’il y en aura jamais. » (p. 24-25) Loin d’être une condamnation du paganisme, sa vie fut une assomption dans la purification de la grâce, du meilleur de son temps.

Philippe Néri, fondateur de l’Oratorio.

Toute cette expérience pastorale de St Philippe se retrouvera dans l’Oratorio, la grande œuvre de St Philippe Dans l’Oratorio, Philippe voudra communiquer aux siens son expérience spirituelle. Pour les garder libres dans le siècle comme il l’est, il transposera de manière habituelle et commune ce qui fut son expérience personnelle. C’est ce qui explique les moyens mis en œuvre pour les siens : les temps d’oraison et de prière silencieuse, la dévotion à l’Esprit Saint et à la Sainte Vierge, les pèlerinages aux saints, la vie fraternelle et joyeuse, ses prières jaculatoires qui disent son âme, les conseils ascétiques (en particulier la lutte contre l’amour-propre), la lecture de la vie des saints, des Pères du désert….l’échange sur le livre permettant à tous les participants de donner son avis et d’approfondir la vie spirituelle, la morale ou la doctrine et même les Laude (poésies en langue italienne mises en musique) qui serviront à exprimer la joie qui déborde des cœurs habités par l’Esprit Saint.

En effet, l’Oratorio est fondé par Philippe pour arracher ses « concitoyens de quartier » à l’oubli de Dieu, à l’ignorance, à l’aveuglement et à la séduction du péché. Sa contemplation solitaire et amoureuse de Dieu a fait naître en lui cette compassion qui le porte à tout faire pour sauver le prochain. Toute la visée de l’œuvre est donc la conversion et la sanctification. C’est cette sanctification fraternelle qui est évangélisatrice, comme par surcroît, par émanation, par contagion ! … sans s’en rendre compte ! C’est en vivant ainsi d’une charité parfaite que l’Oratorio attirait et évangélisait.

St Philippe n’invite pas les laïcs qui le suivent à sortir du monde (sauf ceux qui ont un appel spécifique de Dieu) ni même à changer de vêtement ou de profession, ou à se conformer à un modèle unique : il les invite à faire un tri dans leur vie, rejetant le mauvais et développant le bon, à durer dans la fidélité à Dieu grâce à l’Oratorio et à suivre chacun leur grâce.

Philippe Néri prêtre et « fondateur de l’Oratoire

En 1551, après avoir longtemps hésité et sous la douce pression de son père spirituel, St Philippe est ordonné prêtre. Il s’installe alors dans un convict de prêtres où réside déjà son père et ami Persiano Rosa., à St Jérôme de la Charité. Philippe dit la messe de midi après avoir passé la matinée au confessionnal et s’occupe très fidèlement de son groupe de laïcs, l’Oratorio. L’œuvre grossit rapidement : il faut quitter la chambre de Philippe où les réunions avaient commencé et s’installer dans les combles de l’église ! Puis bientôt Philippe ne suit plus, il y a trop de monde! Alors il invite quelques-uns des plus anciens disciples à recevoir eux aussi les ordres pour se consacrer aux fidèles de l’Oratorio. Mais ces jeunes gens acceptent à la condition de vivre avec leur père : ainsi naît en 1564-65 l’embryon de la Congrégation de l’Oratoire.

Cette fondation intéresse peu Philippe ; il rédige pour ses jeunes confrères une petite règle mais ne vit pas avec eux ! Pendant toutes ces années, l’Oratorio occupe toutes les énergies de St Philippe : chaque jour, les rencontres de prière, les confessions, les directions spirituelles, les visites à domicile pour les malades, les pauvres qu’il secourt… le dimanche, la promenade avec l’oratorio et ceux qui approchent timidement le groupe et que Philippe rencontre; chaque année, le grand pèlerinage aux Sept Basiliques qui regroupe des milliers de personnes… L’œuvre ne va pas sans jalousie ni suspicion ni enquête en ces temps troublés de l’Eglise. St Philippe supporte avec patience mais non sans émotion !

Saint Philippe Néri et les jeunes

Philippe Néri : la fondation définitive de l’Oratoire et la construction de la Chiesa Nuova

En 1575, St Philippe demande au Pape d’avoir une église pour son oratorio car Saint Jérôme ne suffit plus et la paroisse voisine, St Jean des Florentins, pose beaucoup de difficultés. Le Pape Grégoire XIII lui accorde l’église Sainte Marie de la Valicella, à lui Philippe et, dit la Bulle papale, à la « congrégation de prêtres et de clercs séculiers nommée de l’Oratoire » : en donnant l’église, le Pape fonde la congrégation de l’Oratoire ! St Philippe entreprend alors avec ardeur malgré son âge et sa santé délicate, la reconstruction de l’église trop petite et ruinée : il bâtit la grande église qu’est la Chiesa Nuova, l’église neuve comme on appelle encore aujourd’hui. Mais lui habite toujours seul, indépendant à St Jérôme ! Il faudra un ordre exprès du pape Grégoire XIII pour qu’en 1588 St Philippe vienne habiter avec les siens dans la maison qui voisine la Chiesa Nuova.

Les dernières années de sa vie, il mène une vie assez retirée. Il est tellement ravi en extase quand il célèbre la messe qu’il ne peut plus célébrer en public ; il célèbre la messe dans une petite chapelle et prend la matinée pour célébrer les saints mystères. Il ne peut plus prêcher sans être ravi en extase : toute sa vie, Philippe dut se distraire (!) pour échapper aux extases et ainsi arriver à prêcher ou à célébrer la messe! Bien des drôleries de son comportement s’expliquent non seulement par son humour naturel ou son amour des farces mais aussi par son désir de fuir la concentration qui conduit à l’extase, ou à donner le change de ses émotions mystiques. Et puis St Philippe fait tout pour qu’on ne le prenne pas pour un saint, convaincu qu’il est d’être un grand pécheur.

Les dernières années, il reçoit les siens et de nombreux visiteurs dans sa chambre et se retire souvent dans la petite loggia qu’il a fait construire sur le toit de la maison pour y méditer et y prier de longues heures. Ses palpitations lui donnent toujours chaud et il peut rester des heures dehors, même en hiver ! Il s’éteindra le 26 mai 1595 en paix après avoir confessé les siens tard dans la soirée et avoir annoncé calmement à son entourage l’heure de sa mort.

Saint Philippe Néri

Pour connaître davantage :

Louis BOUYER, St Philippe Néri, un Socrate romain. éd. Ad Solem, 2015.

Paul TÜRKS, Philippe Néri ou le feu de la joie,éd. Bayard-Centurion, Paris, 1995.

Giorgio PAPASOGLI, Philippe Néri, un homme dans son siècle, éd. Téqui, Paris, 1991

A propos du film sur St Philippe Néri

Jacquette du DVD

Nous avons eu le bonheur de découvrir en 2015 la sortie d’un film sur St Philippe Néri (en DVD en 2016) réalisé par Giacomo Campiotti pour la RAI italienne.

Autant ce film présente de St Philippe Néri une figure sympathique, vivante et mystique, autant l’interprétation de Gigi Proietti est admirable, il convient d’émettre quelques réserves quant à ses aspects historiques et biographiques.

Il faut avoir en tête la place de St Philippe en Italie pour bien comprendre. Au XIXe siècle, lorsque Don Bosco fonde un nouvel institut au service de la jeunesse et donne un incroyable élan à cet apostolat, il se réfère à St Philippe. Le saint romain du XVIe siècle, il est vrai, s’est beaucoup préoccupé de la jeunesse et les oratoires, depuis, ont toujours considéré qu’elle devait être un des domaines privilégiés de leur apostolat. Don Bosco, en créant les patronages qui vont connaître un vif succès dans presque toutes les paroisses italiennes, les appelle des « Oratorios » en référence à lœuvre de St Philippe. Pour un Italien donc, la figure de St Philippe se confond souvent avec celle de Don Bosco et le film est typique de cette confusion. St Philippe en effet sait jouer avec les enfants des rues et les attire à lui. Son apostolat cependant est bien plus divers – et la jeunesse qu’il privilégie en fondant le véritable Oratorio est plus âgée. L’Oratorio, comme moment composé dhomélies et déchanges ensuite, cœur de son apostolat à tel point quil est la raison dêtre de la congrégation des pères, est le grand absent du film. On le voit auprès des malades mais peu auprès des familles, y compris les grandes familles romaines, des banquiers florentins, de la curie romaine, des prisons du St-Office, pour névoquer que quelques aspects de son omniprésence dans la société de son temps.

Cela étant posé, on regardera le film avec beaucoup de profit pour entrer un peu dans la figure mystérieuse et complexe de notre saint fondateur. Et on noubliera pas le chant composé par Frisina, Paradiso, qui reste longtemps dans la tête et le cœur.

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